Poèmes

Le Pont

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J’avais devant les yeux les ténèbres. L’abîme
Qui n’a pas de rivage et qui n’a pas de cime,
Était là, morne, immense ; et rien n’y remuait.
Je me sentais perdu dans l’infini muet.
Au fond, à travers l’ombre, impénétrable voile,
On apercevait Dieu comme une sombre étoile.

Je m’écriai : Mon âme, ô mon âme ! il faudrait,
Pour traverser ce gouffre où nul bord n’apparaît,
Et pour qu’en cette nuit jusqu’à ton Dieu tu marches,
Bâtir un pont géant sur des millions d’arches.

Qui le pourra jamais ! Personne ! ô deuil ! effroi !
Pleure !

Un fantôme blanc se dressa devant moi
Pendant que je jetai sur l’ombre un œil d’alarme,
Et ce fantôme avait la forme d’une larme ;
C’était un front de vierge avec des mains d’enfant ;
Il ressemblait au lys que la blancheur défend ;
Ses mains en se joignant faisaient de la lumière.

Il me montra l’abîme où va toute poussière,
Si profond, que jamais un écho n’y répond ;
Et me dit :  Si tu veux je bâtirai le pont.
Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière.
Quel est ton nom ? lui dis-je.

Il me dit : La prière.


Les Contemplations, Jersey, déc. 1852.